CHAPITRE XVI
UN FAMEUX BONHOMME
L’enseigne Maynard heurta à la porte de la cabine de Bolitho et dit, haletant : « Avec les respects de M. Herrick, Monsieur, nous venons tout juste d’apercevoir deux voiles par tribord avant. » Il eut un coup d’œil rapide pour les autres officiers debout à côté du bureau de Bolitho. « C’est le navire amiral et la frégate Volcano. »
Bolitho acquiesça, le visage pensif. « Merci. Mes compliments à M. Herrick. Dites-lui de virer de bord pour venir à l’interception. »
Il fit une pause. « Et que les prisonniers soient prêts à être envoyés à bord du Cassius. »
Il écouta les pas pressés de Maynard sur l’échelle de la cabine et se retourna vers ses officiers. « Eh bien, messieurs, nous avons enfin découvert le navire amiral. »
Cela faisait deux jours que la Phalarope s’était glissée hors du petit groupe d’îles. Deux longs jours pour penser encore à la mutinerie et au meurtre. Bolitho avait rompu avec son habitude d’apparaître régulièrement sur la dunette et avait passé dans sa cabine de longues heures à songer sombrement, revivant chaque instant, se torturant de regrets et de remords.
Il baissa les yeux sur la carte et parla lentement : « D’après ce que m’a dit Allday, il semble que les Français soient en force. Ces deux frégates étaient sans doute des éclaireurs de la flotte principale de De Grasse et, dans ce cas, cela pourrait indiquer un changement de plan. » Il tapota la carte du doigt. « De Grasse n’est pas homme à gaspiller ses frégates en un moment pareil. Il semblerait qu’il ait l’intention d’éviter les passages principaux et d’emprunter le canal de la Dominique. De la sorte, il pourrait fort bien échapper à nos patrouilles. » Il cessa de penser tout haut et, avec une vivacité soudaine, roula la carte et la mit de côté.
« Je m’en vais aller à bord du Cassius pour parler à l’amiral. » Il se tourna vers la pile de rapports proprement rangés sur sa table. « Il y a tant de choses que sir Robert voudra savoir. » Quelle formule banale, se dit-il avec amertume. Comme les phrases du livre de bord, vides de tout sentiment ou de toute vie. Comment pourrait-il décrire l’atmosphère du pont principal lorsqu’il avait dit une prière avant que l’on n’immerge les corps cousus dans leurs toiles ?
Et le corps du lieutenant Vibart, avec ceux des mutins abattus. Le reste de l’équipage s’était rassemblé en silence. Ce n’était pas un silence fait simplement de respect ou de tristesse, mais quelque chose de beaucoup plus profond, comme un air de honte, un sentiment de culpabilité.
Il observa les officiers à ses côtés : Okes et Rennie, Farquhar et Proby.
Bolitho poursuivit du même ton brusque : « Vous avez tous montré beaucoup d’esprit d’initiative et de courage. J’ai fait un rapport complet et je compte qu’il recevra l’attention des autorités. » Il n’ajouta pas que, sans un tel rapport rédigé par le capitaine du navire, l’histoire de cette mutinerie brève et sauvage suffirait à faire oublier tout le reste à l’amiral et à ses supérieurs. Même ainsi, cela serait peut-être insuffisant pour sauver de la honte le nom de ce navire.
Il observa Okes fixement. « Vous assumerez désormais les fonctions de second, bien entendu, et M. Herrick prendra votre poste. » Son regard passa à Farquhar. « Je n’ai rien à ajouter à ce que j’ai mis dans mon rapport à votre sujet. Vous êtes dès aujourd’hui nommé lieutenant. Je ne doute pas que cette promotion soit confirmée avec la plus grande promptitude. »
« Merci, Monsieur », dit Farquhar. Il regarda autour de lui comme s’attendant à voir se transformer immédiatement tout ce qui l’entourait. « Je vous suis très reconnaissant. »
Okes intervint avec nervosité. « Je n’arrive pas à croire que M. Vibart soit mort. »
Bolitho le regarda, impassible. « La mort est la seule chose inévitable au monde, monsieur Okes, et pourtant c’est la seule que l’on ne puisse jamais admettre. »
Il y eut un heurt à la porte et Stockdale passa la tête. « Le navire amiral a envoyé un signal, capitaine. Il faut que vous alliez au rapport dès que possible. »
« Très bien, Stockdale, faites armer mon canot. » Il ajouta pour les autres : « Souvenez-vous de ceci, messieurs : la Phalarope a failli se perdre par mutinerie. » Il s’attarda un peu sur le mot. « Ce dont il nous faut décider à présent, c’est si le sursis qui nous est accordé vaut la moindre des choses. » Il surprit un rapide échange de regards et poursuivit : « Ce navire peut être soit libéré du mal, soit souillé à jamais par la honte. Le choix nous appartient, à vous et à moi. » Il scruta leurs visages graves. « Ce sera tout. Vous pouvez disposer. »
Stockdale réapparut tandis que les officiers sortaient et s’activa à préparer le chapeau et l’épée de Bolitho. Il dit : « Allday attend pour vous voir, capitaine. » La voix était désapprobatrice.
« Oui, je l’ai fait chercher. » Bolitho écouta grincer les poulies tandis qu’on mettait la baleinière à l’eau, et se souvint du visage saisi de Stockdale, revenu à bord avec la bordée d’eau douce. Il avait regardé tout autour de lui le pont taché et les cadavres, puis son capitaine, et il avait dit d’une voix brisée : « Je n’aurais jamais dû vous quitter, capitaine, même pas un instant. » Il avait le sentiment d’avoir failli à Bolitho. On eût dit qu’il pensait que la mutinerie ne se serait jamais déclenchée s’il était demeuré à bord.
Bolitho dit d’une voix calme : « Envoyez-le-moi. C’est un bon matelot, Stockdale. C’est moi qui lui ai manqué, et non l’inverse. »
Stockdale secoua la tête, mais se glissa dehors pour aller chercher l’homme qui avait brisé la mutinerie.
Et quels risques il avait pris ! se dit Bolitho. Il était revenu vers les gardes-marine lancés à sa recherche, tout en sachant parfaitement que ces hommes, ne connaissant pas son innocence, pouvaient l’abattre d’un coup de feu sans même écouter ses explications. Allday avait retrouvé Okes et Farquhar et ils avaient décidé ensemble qu’il valait mieux que Allday tentât de regagner le bord avec l’aide de Ferguson seul. Cet acte de courage était la meilleure chose à faire. Si Onslow avait vu une chaloupe chargée d’hommes s’approcher du navire, la balance eût penché en sa faveur.
On frappa à la porte et Allday entra dans la cabine. Vêtu d’un pantalon blanc et d’une chemise à carreaux, ses longs cheveux attachés sur la nuque par un morceau de ligne à thon, il était l’image même du marin tel que se le représente le terrien. Sa joue et son cou portaient deux cicatrices en diagonale, là où Brock l’avait frappé de sa canne.
Bolitho le regarda en face quelques secondes, puis dit : « Je vous ai fait appeler pour vous remercier convenablement de ce que vous avez fait, Allday. J’aimerais pouvoir trouver les mots qui aideraient à laver le mal qui vous a été fait. » Il haussa les épaules. « Mais c’est là une récompense que je ne connais pas. »
Allday se détendit légèrement. « Je comprends, Monsieur. En fin de compte, tout a tourné au mieux. » Il sourit, intimidé. « J’avais un peu peur, je peux bien vous le dire, Monsieur. » Ses yeux se durcirent. « Mais quand j’ai vu Onslow, ça a tout effacé. Je suis bien heureux d’avoir pu le tuer. »
Bolitho étudia Allday avec un intérêt nouveau. Il avait un visage net, intelligent et, sans son manque total d’éducation, il aurait pu aller loin.
« Onslow doit rester présent à notre esprit comme une leçon pour tout le monde. » Bolitho s’approcha des fenêtres de poupe et son esprit revint à la pensée qui le tracassait le plus depuis la mutinerie. « Cet homme était condamné d’avance par sa vie et les circonstances. C’est à nous qu’il appartient de ne plus créer d’autres Onslow par la cruauté ou l’incompréhension. » Il pivota sur ses talons. « En vérité, Allday, j’ai failli à Onslow, il n’était qu’un homme comme nous tous. Du jour de sa naissance, il n’a jamais eu la moindre chance. »
Allday le fixait avec surprise. « Il n’est rien que vous auriez pu faire pour lui. Pardonnez-moi de vous le dire. » Il ouvrit les mains. « C’était un homme mauvais, j’en ai vu quelques-uns dans ma vie. »
Maynard montra son nez dans l’ouverture de la porte. « Nous approchons du navire amiral, Monsieur. La yole est prête à mettre à l’eau. »
« Parfait. » Bolitho se tourna vers Allday. « Y a-t-il quelque chose que je puisse faire pour vous ? »
Allday s’agita, mal à l’aise. « Il y a bien une chose, Monsieur. » Puis il leva le menton, le regard clair soudain et déterminé : « C’est à propos de Ferguson, votre comptable, Monsieur. Allez-vous l’envoyer au Cassius avec les autres mutins ? »
Bolitho écarta les bras pour que Stockdale pût boucler la ceinture de son épée : « C’était mon intention, Allday. » Il fronça les sourcils. « Je sais qu’il est revenu avec vous et qu’il a beaucoup fait pour réparer les dommages créés par sa complicité avec Onslow, mais – il haussa les épaules – il y a plusieurs charges contre lui. Il a fourni aux mutins des renseignements confidentiels sans lesquels toute tentative eût été impossible. Il a attaqué une sentinelle et libéré un prisonnier dont la culpabilité ou l’innocence n’avait pas été établie. » Il saisit son chapeau et le regarda fixement. « Estimez-vous qu’il mérite un pardon complet ? »
« Vous souvenez-vous, Monsieur, de ce que vous avez dit à propos de Onslow ? » répondit Allday avec calme. « Ferguson n’est pas un vrai marin et ne le sera jamais. » Il sourit tristement. « Je me suis occupé de lui depuis le jour où nous avons été enrôlés ensemble. Si vous lui faites cela, j’aurai le sentiment de lui avoir failli. Je me sentirai comme vous à présent pour Onslow. »
Bolitho acquiesça : « Il faudra que j’y pense. » Il se dirigea vers l’échelle en s’inclinant pour passer sous les barrots bas, puis il ajouta : « Merci, Allday. C’est là un argument de poids. »
Il monta l’échelle en courant, surgit au soleil et se tourna aussitôt vers le Cassius. Le navire semblait énorme. Un monument de sécurité sur l’eau bleue. L’autre frégate avait mis en panne à ses côtés.
Herrick toucha sa coiffure. « Yole parée, Monsieur. » Il eut un coup d’œil interrogateur vers le groupe silencieux d’hommes enchaînés près de la coupée. « Les enverrai-je à bord pendant que vous serez chez l’animal ? »
« S’il vous plaît, monsieur Herrick. » Bolitho aperçut la haute silhouette de Allday près de la descente de sa cabine et ajouta d’un ton sec : « Mais gardez Ferguson à bord, je m’occuperai de lui moi-même. »
Herrick parut dérouté. « Ferguson, Monsieur ? »
Bolitho le regarda froidement. « C’est mon comptable, monsieur Herrick. Avez-vous déjà oublié que vous l’avez choisi spécialement pour moi ? » Il eut un bref sourire et vit le soulagement envahir le visage de l’autre homme.
« Bien, Monsieur ! » Herrick s’approcha du pavois. « Du monde sur le bord. Paré à saluer le capitaine ! »
Les sifflets retentirent et Bolitho disparut dans l’embarcation.
Herrick se retourna en entendant le vieux Proby murmurer : « Quel âge a-t-il donc ? vingt-cinq, vingt-six ans ? » Il eut un profond soupir. « Je suis deux fois plus vieux, et le pouce, et il y en a d’autres comme moi à bord de la Phalarope. » Il regardait la petite yole qui tranchait les crêtes vers le vaisseau de ligne. « Et pourtant, il est comme un père pour nous tous. » Il secoua la tête. « Avez-vous vu comment l’équipage le regarde maintenant, monsieur Herrick ? Comme des enfants surpris à faire le mal. Ils savent combien le capitaine ressent ce qui s’est produit, combien la honte est plus que double pour lui. »
Herrick l’observa ; il était rare que le maître d’équipage en dise tant à la fois. « Je n’avais jamais compris que vous l’admiriez, vous aussi. »
Proby eut une moue qui fit saillir sa lèvre inférieure. « Je suis trop vieux pour l’admiration, monsieur Herrick. C’est plus profond que ça. Notre capitaine est un fameux bonhomme. » Il fronça les sourcils puis ajouta : « Je mourrais pour lui avec joie. Je ne peux pas en dire plus. » Il se retourna, soudain furieux. « Dieu me damne, monsieur Herrick. Pourquoi me laissez-vous parler comme ça ? » Il traversa bruyamment la dunette, telle une grosse araignée.
Herrick s’approcha de la lisse et son esprit s’attardait aux paroles de Proby. En bas, le reste des conspirateurs de Onslow, sous la surveillance de gardes-marine armés, attendaient d’être conduits à bord du Cassius. Herrick ne partageait pas la honte de Bolitho à leur égard. Il aurait volontiers pendu de ses propres mains chacun d’entre eux, ne fût-ce que pour soulager le désespoir qui écrasait son capitaine.
Il se souvint de sa propre allégresse lorsque Okes et Rennie avaient abordé la frégate et qu’il avait compris que la brusque flambée de mutinerie était terminée. À cet instant, il avait percé le masque de Bolitho et entrevu le fond de son âme. Oui, Proby avait raison, c’était un fameux bonhomme.
L’enseigne Neale s’approcha de lui et ajusta sa lorgnette sur le navire amiral. Herrick regarda le petit jeune homme et se souvint de sa lutte frénétique tandis qu’on poussait son corps beurré à travers le hublot. L’apparition soudaine de Neale avait fait sensation lorsqu’il avait ouvert la porte de la soute aux câbles. Ainsi que l’avait raconté plus tard Ellice, le chirurgien : « On était tous là, monsieur Herrick, à penser à la mort ou pire encore et, tout soudain, les portes se sont ouvertes d’un coup comme les grilles du paradis. » Le visage écarlate du chirurgien s’était froissé dans un sourire. « Quand j’ai vu ce petit chérubin tout nu avec le soleil derrière lui, j’ai cru que j’étais déjà mort sans même savoir comment c’était arrivé. »
Herrick sourit pour lui-même. Neale semblait avoir grandi depuis ce jour terrible. Il lui dit : « Dans quelques années, vous aurez de l’avancement, comme M. Farquhar, si vous continuez comme cela. »
Neale examina l’idée puis répondit : « Je n’en ai jamais douté, Monsieur. » Il rougit et ajouta très vite : « Enfin, pas souvent ! »
Sir Robert Napier se dirigea d’un pas rapide vers une petite chaise dorée et s’assit. Il resta plusieurs secondes à observer les traits tendus de Bolitho puis dit sèchement : « Vous êtes un homme fort excentrique, aux réactions imprévisibles, Bolitho. » Il tapota ses doigts les uns contre les autres. « Mais il est une chose en votre faveur ; vous n’êtes jamais ennuyeux. »
Bolitho ne se risqua pas à sourire. Il était encore bien trop tôt pour savoir au juste comment ses opinions avaient été considérées. Il avait attendu, bouillant d’impatience, dans une cabine voisine, tandis que l’amiral lisait ses rapports. Et après un temps qui lui avait paru infini, on l’avait introduit en présence du grand homme. Il y avait déjà deux autres capitaines, Cope, du Cassius, et un homme morose, trapu, dans lequel Bolitho reconnut le capitaine Fox de la frégate Volcano.
« Il me semble, dit l’amiral, que vous vous émouvez sans raison de ces frégates françaises que l’un de vos hommes a vues. » Il eut un mouvement de la main au-dessus de la grande carte en couleurs. « Regardez vous-même, Bolitho : les Iles sous le Vent et du Vent forment comme une chaîne discontinue du nord au sud. Si la flotte française fait voile en force, et je dis bien si, les frégates de sir George Rodney ont dû s’en apercevoir et les adversaires doivent être déjà engagés. De ce fait, que puis-je faire de plus à ce sujet ? » Il s’appuya au dossier de sa chaise, les yeux fixés sur Bolitho.
Bolitho eut un coup d’œil rapide pour les autres officiers. Cope, en tant que capitaine de pavillon de l’amiral, demeurerait sur une prudente réserve tant qu’il ne connaîtrait pas les intentions de son chef. L’homme à convaincre était donc Fox. On le disait dur et assez âgé pour son grade. Il devait probablement être trop prudent.
Bolitho étala sa propre carte avec soin par-dessus celle de l’amiral et commença d’une voix calme : « L’ensemble du plan établi pour retenir et attaquer la flotte française est fondé, Monsieur, sur un principe unique. Nous savons que les forces principales de De Grasse se trouvent à la Martinique, dans le sud ; pour faire jonction avec son allié espagnol et atteindre la Jamaïque, il lui faut avant tout éviter toute action dangereuse avec notre flotte. »
« Je le sais bien, pardieu ! » dit l’amiral avec irritation.
Bolitho poursuivit : « Je crois que ces deux frégates appartenaient à une force d’éclaireurs envoyés en avant de la flotte principale. » Il fit courir son doigt sur la carte. « Il se peut que De Grasse ait fait du nord depuis la Martinique en déployant au besoin ses navires parmi les îles éparpillées rencontrées en chemin. Puis au moment le plus propice, il ne lui restera plus qu’à virer à l’ouest vers la Jamaïque, comme prévu. » Il se tourna vers Fox qui croisa son regard, sans expression, puis ajouta d’un ton pressant : « Sir George Rodney compte sur un engagement rapide, Monsieur. Mais imaginons que De Grasse évite ce premier contact ou, pire encore, qu’il feigne une attaque sur nos navires puis mette le cap au nord. » Il attendit, et les yeux pâles de l’amiral erraient sur la carte.
« Il se peut, sans doute », dit sir Robert, de mauvaise grâce. « Il se peut que De Grasse évite toute terre hostile puis se tienne à proximité de territoires plus favorables comme la Guadeloupe. » Il plissa sa lèvre inférieure. « Cela lui permettrait d’éviter une bataille rangée en pleine mer, par exemple à l’ouest de la Martinique. » Il hocha la tête, grave soudain. « Votre supposition est bien dangereuse, Bolitho. »
Le capitaine Cope intervint d’un ton malaisé : « Si les Français parviennent à se placer devant Rodney, nous sommes perdus. »
« Puis-je vous faire une suggestion, Monsieur ? » demanda Bolitho qui voulait connaître l’étendue de sa force de persuasion. « Si je me trompe, mon idée ne peut guère être néfaste. »
L’amiral haussa les épaules : « Je ne puis trouver le courage de repousser un si rare enthousiasme, Bolitho. » Il agita l’index : « Mais je ne vous promets pas de m’incliner. »
Bolitho se pencha sur la carte. « Nous nous trouvions ici pour faire de l’eau douce…»
L’amiral l’interrompit… « Et très loin de votre position réglementaire, d’ailleurs. »
« Oui, Monsieur. » Bolitho se hâta de poursuivre : « En admettant une journée sans vent et deux jours encore pour reprendre contact avec leur amiral, les deux frégates françaises auront eu tout le temps d’examiner à fond ce passage. » Il recula légèrement, tandis que les deux autres capitaines se penchaient pour suivre sa démonstration. « Il y a tout un groupe de petites îles au nord du canal de la Dominique. » Il fit une pause. « Les îles des Saintes. Si j’étais à la place de De Grasse, c’est là que je me rendrais. De ce point, je pourrais virer vers l’ouest, vers la Jamaïque, ou courir me réfugier à la Guadeloupe si la flotte de Rodney était trop proche. » Il avala sa salive puis ajouta : « Si notre escadre se déplaçait vers le sud-est, nous serions dans une meilleure position pour observer et au besoin pour signaler à sir George Rodney ce qui pourrait se produire. »
Sir Robert se frotta le menton. « Qu’en pensez-vous, Cope ? »
Le capitaine du navire amiral s’agita, mal à l’aise. « C’est difficile à dire, Monsieur. Si Bolitho a raison, et je suis sûr qu’il a considéré la question avec grand soin, cela indiquerait que De Grasse a choisi la voie la plus improbable pour échapper à notre blocus. » Il poursuivit : « Évidemment, s’il se trompe, nous aurons abandonné notre poste sans raisons très valables. »
L’amiral se retourna, furieux. « Inutile de me le rappeler. » Il reporta son regard sur Fox toujours penché sur la carte. « Eh bien ? »
Fox se redressa. « Il me semble que je suis d’accord avec Bolitho. » Il s’interrompit un instant et poursuivit : « Toutefois, il est un point qu’il paraît avoir négligé. » Il indiqua du doigt les traits de crayon. « Si sir George Rodney repousse De Grasse hors du canal de la Dominique, les Français auront sans aucun doute l’avantage, le vent est trop faible pour donner à notre flotte le temps de reprendre le contact avant que De Grasse ait atteint la pleine mer. » Il traça lentement du doigt une ligne droite en travers de la carte. « Mais il se pourrait que notre escadre soit alors exactement sur le chemin des fuyards. »
L’amiral s’agita sur son siège. « Pensiez-vous que je n’avais pas envisagé ce point ? » Il eut un coup d’œil furieux pour Bolitho. « Eh bien, qu’avez-vous à dire ? »
Bolitho répondit obstinément : « Il me semble toujours que nous serons mieux placés pour signaler et au besoin pour arrêter l’ennemi, Monsieur. »
Soudain agité, l’amiral se redressa et se mit à marcher de long en large. « Si au moins je pouvais obtenir quelques nouvelles fraîches. J’ai envoyé le brick Witch of Looe en patrouille il y a plusieurs jours pour tenter d’obtenir quelques renseignements, mais avec ce foutu climat, que peut-on espérer ? » Il se tourna vers les fenêtres de poupe largement ouvertes. « Nous restons parfois encalminés plusieurs jours de suite ; il se pourrait même, pour autant que je sache, que la guerre soit finie ! »
« Je pourrais conduire la Phalarope vers le sud, Monsieur », intervint Bolitho.
« Non ! » La voix de l’amiral résonna comme un coup de fouet. « Je ne laisserai pas un capitaine de mon escadre prendre sur lui ce qui doit être ma seule responsabilité. » Il eut un sourire glacial. « Ou bien aviez-vous l’intention de me forcer à prendre cette décision ? » Il n’attendit pas la réponse. « Très bien, messieurs, vous allez faire servir et mettre immédiatement cap au sud-est. » Il scruta les visages tour à tour. « Mais je ne veux pas de témérité. Si nous apercevons l’ennemi, nous nous retirerons et nous transmettrons notre découverte à sir George Rodney. »
Bolitho dissimula sa déception. Il lui fallait se contenter de cette victoire. Il n’avait même pas espéré que sir Robert Napier consentirait à abandonner la zone où il se trouvait, et encore moins à se lancer dans ce qui pouvait fort bien se révéler une aventure inutile et une perte de temps.
Tandis qu’il se retournait pour suivre Fox, l’amiral ajouta brusquement : « Et pour ce qui est du reste, Bolitho…» il avait posé la main sur l’enveloppe ouverte, « je m’en occuperai moi-même à ma manière. Je ne veux pas que la réputation de mes navires soit ternie par la mutinerie. J’ai l’intention que ceci ne sorte pas de l’escadre. » Il paraissait impatient à nouveau. « Pour le lieutenant Vibart, je pense qu’on ne peut plus rien faire. Un officier mort ne peut plus servir à rien, quelle que soit la manière dont sa vie s’est achevée. »
Bolitho chercha une réponse convenable. « Il est mort bravement, Monsieur. »
« Les chrétiens aussi, à Rome, mouraient bravement », grogna l’amiral. « Et c’était tout aussi diablement inutile. » Bolitho sortit à reculons puis se hâta de remonter sur le pont pour appeler son canot. La mer était toujours couverte de petits moutons blancs et la marque de l’amiral claquait vaillamment dans la brise fraîchissante. Un bien beau temps pour naviguer, se dit-il, et c’était trop rare pour qu’on en laissât échapper l’occasion.
Les deux frégates encadrant l’imposant deux-ponts mirent tout dessus et s’élancèrent. La nuit, le vent avait légèrement faibli, mais il suffisait encore pour gonfler les voiles d’une vigueur inaccoutumée, tandis qu’on orientait les vergues pour maintenir les trois navires à vitesse réduite, tribord amures.
Avant que la nuit tombe totalement et dissimule les navires l’un à l’autre, il y eut encore un triste incident : Bolitho arpentait la dunette sur le bord au vent lorsqu’il entendit Okes jeter : « Monsieur Maynard, leste, je vous prie ! Braquez votre lorgnette sur le navire amiral, il semble envoyer un signal. » Bolitho avait traversé le pont pour observer l’enseigne qui luttait avec son immense télescope. Il était étrange que l’amiral envoyât un signal dans une visibilité aussi réduite. Une fusée se fût révélée plus efficace.
Maynard avait abaissé sa lorgnette et s’était tourné vers les deux officiers. Il avait l’air malade, comme le jour de la découverte du corps de Evans. « Ce n’est pas un signal, Monsieur. »
Bolitho avait repris la lorgnette des mains du jeune homme et l’avait assujettie sur les filets de bastingage. Froidement, il avait regardé le petit point noir qui s’élevait vers la grand-vergue du Cassius. L’objet se tordait et ruait tout en montant d’un mouvement lent. En imagination, Bolitho avait cru entendre le roulement soutenu des tambours et le bruit lourd et régulier des pieds nus, tandis que les hommes sélectionnés hissaient avec lenteur le mutin jusqu’à la vergue.
Mais en un certain sens, Maynard s’était trompé. C’était bien un signal pour tous ceux qui le virent.
Bolitho avait rendu la lorgnette et dit : « Je descends, monsieur Okes. Veillez à envoyer en haut la meilleure vigie et appelez-moi si vous apercevez le moindre signe. » Il avait eu un coup d’œil rapide vers Maynard avant d’ajouter à voix basse : « Cet homme, quel qu’il fût, connaissait le prix de sa folie. La discipline exige qu’il le paie jusqu’au bout. »
Il pivota sur ses talons et gagna sa cabine, rempli de mépris à l’égard de lui-même pour la froide irréalité de ses paroles. Il lui semblait entendre au fond de son âme la voix épaisse et accusatrice de Vibart, encore hostile malgré sa faiblesse. Qu’importait un mort de plus ou de moins ? La fièvre, l’accident, le canon ou la corde, tout cela revenait bien au même !
Il se jeta sur sa couchette, puis observa le plafond. Un capitaine se devait de rester au-dessus de tout cela. Il lui fallait jouer le rôle de Dieu sans penser à ceux qui le servaient. Puis il se souvint des paroles de Allday et de la confiance aveugle d’hommes tels que Herrick et Stockdale. De tels hommes méritaient son attention, son amour même, pensa-t-il vaguement. Utiliser le pouvoir tel un tyran, c’était se perdre d’honneur. Et sans honneur, on était moins qu’un homme.
Et c’est encore à cela qu’il pensait quand il tomba dans un profond sommeil.
« Capitaine, Monsieur ! » L’enseigne Neale posa avec inquiétude sa main sur le bras de Bolitho puis sauta en arrière, effrayé, tandis que le cadre de la couchette se balançait violemment de côté.
Bolitho posa les pieds sur le plancher et resta là un long moment, cherchant à échapper au cauchemar. Il s’était vu entouré d’hommes hurlants et sans visage. Les bras liés, il avait senti un nœud coulant se resserrer autour de son cou. La main de Neale n’avait fait qu’ajouter à la réalité du cauchemar et la sueur coulait encore le long de son échine.
Il dit d’une voix rauque : « Qu’y a-t-il ? » La cabine était sombre encore et il lui fallut quelques secondes pour se reprendre.
« Monsieur Herrick vous envoie ses respects, Monsieur », dit Neale. « Je pense qu’il faut vous avertir que nous avons entendu quelque chose. » Il recula encore d’un pas quand Bolitho bondit sur ses pieds. « On aurait dit le son du canon, Monsieur. »
Bolitho ne prit pas le temps de chercher son habit et se précipita sur la dunette. L’aube était proche et déjà le ciel portait une bande bleu pâle au-delà de l’étrave qui oscillait doucement.
« Que se passe-t-il, monsieur Herrick ? » Il s’approcha de la lisse et mit ses mains en pavillon autour de ses oreilles.
Herrick le regarda, incertain. « Je peux me tromper, Monsieur, c’était peut-être le tonnerre. »
« Fort peu probable ! » Bolitho frissonna légèrement dans la brise fraîche de l’aurore. « Voyez-vous déjà le Cassius ? »
« Non, Monsieur. » Herrick montra du doigt une zone indécise. « Une sorte de brume se lève. La journée sera chaude, il me semble. »
Bolitho se raidit quand un grondement sourd résonna sur l’eau déserte. « Plus chaude peut-être que vous ne le pensez, monsieur Herrick. » Il leva la tête vers les voiles gonflées. « Le vent semble tenir. » Il s’aperçut soudain qu’un certain nombre de silhouettes se trouvaient déjà sur le pont principal. Tout le monde, tourné vers l’avant, tendait l’oreille et s’interrogeait.
« Appelez le monde », dit Bolitho. Il regarda en l’air à nouveau. Dans la faible lumière, il apercevait à peine la flamme en tête de mât qui flottait, bien tendue, comme un doigt. « Larguez le second ris, monsieur Herrick, et faites établir la misaine et la brigantine. »
Herrick appela l’un des boscos et, en quelques secondes, le navire s’éveilla à l’appel des sifflets. On entendit résonner les pas sur le pont. Puis le lieutenant reprit : « Je ne vois toujours pas le navire amiral, Monsieur. »
« Nous ne l’attendrons pas. » Bolitho regardait les hommes qui se hâtaient dans le gréement. Il écoutait l’aboi sec des ordres. « C’est le canon que l’on entend. Ne vous y trompez pas. »
Proby surgit sur le pont. Il finissait de boutonner sa lourde vareuse. Il semblait à demi endormi, mais quand la grande brigantine se remplit de vent et que le pont s’inclina docilement sous la poussée supplémentaire, il retint tout commentaire et s’approcha de la roue.
« Faites route à deux quarts sur bâbord, monsieur Proby », dit Bolitho avec calme. La réponse rapide du navire au vent et à la toile avait balayé de son esprit fatigue et sommeil. Il avait donc eu raison. L’attente s’achevait.
Il jeta un coup d’œil de côté et vit plus clairement, dans la lumière croissante, le visage de Herrick, anxieux et fort étonné de la rapidité des événements.
« Nous allons nous informer, monsieur Herrick. » Bolitho montra du doigt les hommes pressés sur les vergues. « Je veux que l’on mette des élingues en chaîne sur toutes les vergues. Si nous sommes appelés au combat, nos gens auront assez à faire à lutter contre les canons. Je ne veux pas qu’ils soient écrasés par les espars arrachés. » Il retint le lieutenant un instant encore. « Et faites tendre les filets au-dessus du pont principal, je vous prie. » Le capitaine se força à demeurer immobile près de la lisse, les mains posées sur le bois usé, poli. Il sentait le navire trembler sous ses doigts, comme si ses pensées se transformaient en une vie nouvelle, coulant rapide au long des membrures de la Phalarope.
Le navire sortait déjà du chaos d’un réveil agité pour reprendre un rythme précis. Les semaines d’entraînement, les heures d’instruction portaient enfin leurs fruits.
Stockdale le rejoignit près de la lisse. « Je vais chercher votre habit, Monsieur. »
« Pas encore, Stockdale, cela peut attendre un moment. » Il se tourna vers Okes qui apparaissait en haut de l’échelle, le visage encore boursouflé de sommeil. « Je veux que l’équipage fasse un bon repas ce matin, monsieur Okes. J’ai le sentiment que les feux de la cuisine resteront éteints quelque temps. » Il vit l’incompréhension envahir le visage de l’officier. « Et cette fois, nous serons prêts. »
La Phalarope, comme une créature vivante, levait son étrave et fendait avec jubilation chaque rangée de petites vagues, rejetant les embruns sur son gaillard d’avant en longues coulées bouillonnantes.
« Les élingues en chaîne sont parées, Monsieur », vint lui dire Herrick.
« Très bien ! » C’était un effort de parler avec calme. « Mettez les embarcations à l’eau et prenez-les en remorque. Si nous combattons aujourd’hui, il y aura bien assez de débris de bois en l’air sans y ajouter encore. »
Okes réussit à demander : « Le canon, Monsieur. Qu’en pensez-vous ? »
Bolitho vit que plusieurs hommes attendaient sa réponse. Il dit avec lenteur : « Deux navires. L’un beaucoup plus petit que l’autre, d’après le son. Une chose est certaine, monsieur Okes, ils ne peuvent être tous deux nos ennemis. »
Herrick revenait. « Et maintenant, Monsieur ? »
« Je descends me raser et faire toilette. À mon retour, je veux que l’on me dise que l’équipage a été nourri. » Il sourit. « Et ensuite, nous verrons. »
Mais quand il eut regagné sa cabine, il lui parut presque impossible de prendre le temps de se raser, de se changer. Il ne put se résoudre à entamer le déjeuner que Stockdale avait servi en toute hâte sur la table de la cabine. Ce soir, ou dans quelques heures même, il serait peut-être mort. Ou pire encore : hurlant, demandant grâce sous le couteau du chirurgien. Il frissonna. Cette pensée était inutile, voire dangereuse.
« Je vous ai sorti une chemise propre, Monsieur », dit Stockdale. Il observait Bolitho avec attention. « Je crois aussi que vous devriez mettre votre meilleur uniforme. »
« Mais pourquoi, grand Dieu ? » Surpris, il regardait le visage abîmé de son ordonnance.
Stockdale, grave, lui répondit : « C’est le grand jour, Monsieur. J’ai ce même sentiment qu’une fois déjà avec vous. » Puis, têtu, il ajouta : « Et tous les hommes vont vous regarder, Monsieur. Il leur faudra vous voir. » Il hocha la tête comme pour trancher la question. « Après tout ce qui s’est passé, ils auront besoin de savoir que vous êtes là. »
Bolitho l’observait fixement, ému soudain par la voix rauque, hachée, de l’homme. « Si tu crois que c’est mieux ! » Dix minutes plus tard, une voix résonnait faiblement par-dessus le bruit de la mer et des toiles. « Ohé du pont ! voiles par tribord avant ! »
Bolitho s’obligea à quelques secondes d’immobilité, tandis que Stockdale lui bouclait son épée. Puis il marcha jusqu’à l’échelle de la cabine. Toutes les voix se turent quand il s’approcha de la lisse et prit le télescope des mains de Maynard.
À travers l’enchevêtrement du gréement de la frégate, il apercevait, déformées, les crêtes des vagues en avant de l’étrave. Le ciel était déjà clair, mais la mer semblait lutter sous l’emprise d’une brume lente. Pour une fois, le jour nouveau semblait vidé de sa chaleur.
Puis il les vit. Deux navires très proches, les coques dissimulées dans un nuage épais de fumée et de brume, les voiles déchirées flottant bien au-dessus de la bataille invisible.
Mais les pavillons étaient visibles sans peine : l’un rouge sang comme celui qui battait au-dessus de Bolitho. L’autre blanc, très clair : le drapeau de la France.
Il referma la lorgnette d’un coup sec. « Parfait, monsieur Okes. Battez le branle-bas et préparez-vous au combat ! » Il soutint un moment le regard de ses officiers. « Aujourd’hui, messieurs, nous devons payer de notre personne. Si nos gens nous voient faire de notre mieux, ils n’en seront que plus ardents à faire leur devoir. »
Il écoutait à demi le tonnerre lointain du canon. « A vous, monsieur Okes. »
Tous saluèrent, puis se regardèrent comme s’il était clair que cette journée serait la dernière pour certains d’entre eux, sinon pour tous.
Puis le tambour se mit à battre et chacun se reprit.